Renaissance ou réincarnation ?

« Naître sans cesse, là est vraiment dukkha. »

Certains principes de base de l’Enseignement bouddhique font l’objet de nombreuses distorsions. Kamma et la renaissance (la plupart du temps ignorée au profit de la « réincarnation ») en sont deux exemples types, car il n’existe sans doute pas de concepts plus mal interprétés dans le bouddhisme, c’est en outre ceux avec lesquels se plaisent à jouer beaucoup de groupes issus de la nébuleuse « nouvel âge ».
La « réincarnation », même si elle se retrouve, sous une certaine forme, aux premiers temps du christianisme, est en fait un concept controuvé issu d’un contexte occidental récent ; tel qu’il est conçu dans ce contexte il est totalement inconnu dans les traditions asiatiques (indiennes ou extrême-orientales). En outre on en fait généralement une question de croyance a priori, attitude très en vogue aujourd’hui mais néanmoins largement déconseillée par le Bouddha dans la Voie de libération qu’il propose. Dans cette Voie, renaître sans cesse n’est pas quelque chose de souhaitable et ne constitue pas en soi un processus de purification.

Dans l’histoire des religions et des philosophies, nombre de théories de la survivance de la conscience (ou de « l’esprit ») ont été élaborées. Que ce soit la transmigration, fer de lance de diverses traditions initiatiques ou ésotériques, la métensomatose de Plotin ou la métempsychose de Pythagore, ou d’autres encore procédant un peu de toutes celles-là, aucune ne peut s’appliquer à la doctrine bouddhique car toutes présupposent l’existence d’une entité stable, de quelque terme qu’on puisse la désigner, qui passerait d’un corps (ou tout autre « support ») à un autre. Ces concepts tombent par conséquent tous dans la catégorie des vues éternalistes dont on trouve une fine description dans le tout premier Sutta du Canon pāli, le Brahmajāla Sutta.
La position bouddhique est généralement peu comprise car il existe une très forte résistance émotionnelle au concept d’anattā, la plupart d’entre nous préférant entretenir des vues éternalistes, sous quelque forme que ce soit, plutôt que contempler et réaliser l’évanescence de ce que l’on nomme la « personnalité » ou l’« âme ». Certains, en dernier recours, postulent l’existence d’une « conscience transcendante » à laquelle ils reconnaissent implicitement un caractère de pérennité qu’ils veulent bien dénier aux aspects moins « nobles » de notre composante mentale. Le paradoxe veut que c’est précisément cette vue (la croyance en la permanence, l’immuabilité de la personnalité – quelle que soit sa forme, grossière ou subtile – et l’attachement subséquent) qui constitue le premier lien, et sans aucun doute le plus solide, nous entraînant sans cesse dans le maelström des existences répétées (saṁsāra).

Essai de définition

Régénération et restructuration, la renaissance se caractérise par la réorganisation des énergies vitales en fonction des affinités développées dans le passé, conséquence des actions volontaires et consciemment acceptées (kamma), et manifestant des êtres vivants à différents niveaux d’évolution.

« Inconcevable est le commencement de cette errance (saṁsāra). On ne peut découvrir un premier commencement des êtres qui, aveuglés par l’ignorance, pris au piège du désir, se ruent et se pressent dans la ronde des renaissances. »

Au sens absolu ce n’est pas un être réel, un soi déterminé, immuable, une entité-ego stable qui renaît. Bien plus, il n’est rien qui demeure semblable même deux moments consécutifs, car les « cinq agrégats » sont en état de changement perpétuel, de dissolution continuelle et de renouvellement. Ils meurent à chaque instant et d’autres renaissent à chaque instant. D’où il s’ensuit qu’il n’y a pas une chose semblable à une existence réelle ou « être » mais seulement un processus sans fin, une transformation continuelle, un devenir (bhava) consistant en une « production » et en un « étant produit », en un processus d’action (kamma bhava) et un processus de réaction ou renaissance (uppatti bhava). C’est une continuité sans identité.
Ainsi le bouddhisme n’enseigne pas qu’une entité-ego perdurable se hâte au travers des renaissances, mais seulement que des « vagues de vie », suivant leur nature et leurs activités bénéfiques (kusala) ou néfastes (akusala), se manifestent sous diverses formes.

Les différents plans de renaissance (d’existence)

Ces formes sont traditionnellement décrites dans le contexte de ce que l’on nomme les « trente-et-un plans d’existence » dans les Sutta. Ils s’échelonnent des royaumes « infernaux » où prédominent la douleur et l’obscurité, jusqu’aux royaumes « divins », sublimes, raffinés et béatifiques.
L’existence dans chacun de ces domaines est non permanente. Dans la cosmologie bouddhique il n’existe aucun « enfer » ou « paradis » éternel : les êtres apparaissent dans un domaine particulier en fonction des fruits de leur kamma passé et de celui au moment de leur mort. Quand la force des kamma les ayant propulsés dans ce domaine est épuisée, ils disparaissent et prennent renaissance ailleurs selon leur kamma. C’est ainsi que le cycle proprement infernal» se perpétue…

Les domaines d’existence sont généralement divisés en trois « mondes » (loka) distincts, listés ici en ordre décroissant de raffinement :

  • le monde immatériel (arupa-loka), comprenant quatre domaines accessibles à ceux qui quittent cette vie alors qu’ils méditent sur les jhāna sans forme [53]
  • le monde matériel subtil (rupa-loka), comprenant seize domaines dont les habitants (les « deva ») expérimentent des degrés raffinés de plaisir mental. Ces domaines sont accessibles à ceux qui sont parvenus à quelque niveau de jhāna et ont réussi, au moins temporairement, à se libérer de la haine et du mauvais vouloir. On dit qu’ils possèdent des corps subtils de pure lumière. Les plus élevés de ces domaines, les « pures Demeures », ne sont accessibles qu’à ceux qui ont atteint au « non-retour » (anāgāmīphala), la troisième étape vers la libération totale.
    Le monde matériel subtil et le monde immatériel constituent les « Demeures célestes » (sagga).
  • le monde sensuel (kāma loka), comprenant onze domaines dans lesquels l’expérience, plaisante ou non, est dominée par les sens. Sept de ces domaines sont des destinations favorables ; elles incluent notre monde humain et plusieurs autres domaines occupés par des « deva ». Les domaines inférieurs sont les quatre « destinations funestes » incluant les domaines animaux et « infernaux ».

Il est vain de débattre afin de savoir si ces mondes sont des descriptions réalistes ou de simples métaphores destinées à décrire divers états mentaux susceptibles d’être expérimentés dans cette vie même. Le message de cette cosmologie est simplement celui-ci : à défaut de faire un effort pour se libérer des griffes du kamma incontrôlé, nous sommes condamnés à errer sans jamais pouvoir découvrir la paix et la fin de l’insatisfaction. Le noble Sentier du Bouddha nous fournit précisément les outils dont nous avons besoin pour briser ce cycle, une fois pour toutes, et atteindre la véritable liberté.

Conceptions erronées autour de la renaissance et du monde

« En tous lieux les faits imposent à l’homme la constatation du caractère transitoire de tout ce qui l’entoure, mais cette constatation, qui lui est pénible, n’entame pas son désir inné d’immortalité. Il s’y obstine, créant des mythes, des doctrines et des pratiques, tous tendant à le réconforter, à le confirmer dans la foi qu’il chérit en son immortalité. »
Alexandra David-Néel

Dans l’histoire de la pensée religieuse et philosophique, éternalisme et nihilisme se partagent également la vision que l’homme ordinaire, non éveillé, se construit par rapport au monde ou à l’univers connaissable, le corps et le mental y compris. Ces deux extrêmes, comme toute vue extrême ou spéculative, sont fréquemment dénoncés par le Bouddha en tant qu’opinions viciées ne pouvant engendrer que le mal-aise et l’errance.

La première vue est l’éternalisme. Elle concerne la doctrine ou la croyance en une vie éternelle ou des choses éternelles. Antérieurement à l’époque du Bouddha il était enseigné l’existence d’une entité permanente, capable de perdurer indéfiniment, et que l’homme pouvait vivre une vie éternelle en préservant une « âme » immortelle afin de s’unir à l’Être Suprême. Dans le bouddhisme cet enseignement est appelé sassata diṭṭhi, la vue des éternalistes. De telles vues existent encore de nos jours dans notre société moderne en raison de l’avidité de l’homme pour une éternité personnelle.
Pourquoi le Bouddha rejetait-il la doctrine éternaliste ? Tout simplement parce que lorsque nous comprenons les choses de ce monde telles qu’elles sont, dans leur véritable perspective, nous ne sommes pas en mesure de découvrir quoi que ce soit de permanent ou possédant une existence éternelle. Les choses, les éléments changent et poursuivent ce processus en fonction des conditions elles-mêmes changeantes dont ils dépendent. L’analyse nous permet de nous rendre compte par nous-même du caractère erroné de la vue éternaliste.
La seconde vue concerne le nihilisme, l’opinion des nihilistes qui considèrent que la mort débouche sur le néant et qu’il n’existe aucune continuité. Cette vue procède d’une philosophie matérialiste refusant d’accepter la connaissance du conditionnement mental. Souscrire à une telle philosophie c’est ne comprendre la vie que de façon partielle ; lorsque nous comprenons l’enchaînement des conditions mentales et matérielles (loi de causalité) il n’est plus possible d’entretenir ce genre de vue.

L’enseignement du kamma prouve suffisamment que le Bouddha n’a pas enseigné l’annihilation après la mort ; cependant le bouddhisme n’accepte pas la « survie » en termes d’âme immuable, mais simplement dans le sens d’un redevenir, conçu de façon impersonnelle (anattā).

Illustration de la renaissance à travers les Textes

Selon les enseignements anciens du Bouddha la renaissance est la nouvelle manifestation d’une existence, d’une vie (ou de vies), en dépendance des énergies développées dans le passé par le kamma, c’est le corollaire direct de la théorie de la causalité exprimée ainsi :

Quand cela est, ceci devient; cela apparaissant, ceci naît. Quand cela n’est pas, ceci ne devient pas ; cela cessant, ceci cesse de naître. »
Majjhima Nikāya

Illustration la plus immédiate de l’interdépendance, elle est inséparable du kamma et permet aux effets du kamma de se manifester dans des conditions particulières :

Ainsi celui qui s’abstient de léser des êtres vivants, de commettre des vols, de se complaire dans les plaisirs sensuels, de proférer des mensonges, des paroles calomnieuses, des paroles grossières, des propos frivoles, qui s’abstient de convoiter, possède une pensée sans aversion et demeure dans des opinions non fausses, obtient des résultats agréables, qui se produisent tantôt dans cette vie même, tantôt dans la vie suivante, tantôt dans d’autres occasions se produisant au-delà de la vie suivante. »
Mahākamma Vibhaṅga Sutta

Le bouddhisme donne avant tout une explication psychologique de la renaissance, exemplifiée dans le premier verset du Dhammapada :

« Le mental est l’avant-coureur des conditions, le mental en est le chef, et les conditions sont façonnées par le mental. »

La renaissance se manifeste d’instant en instant ; c’est un processus impersonnel auquel les termes de « réincarnation » ou « transmigration » ne peuvent convenir :

« – Vénérable Nâgasena, la renaissance est-elle possible sans transmigration ?
– Oui, ô Roi.
– Mais comment, Vénérable, la renaissance est-elle possible sans qu’il y ait quoi que ce soit qui passe d’une vie à l’autre ? Donnez-moi une comparaison.
– Si on allume un flambeau à un autre flambeau, peut-on dire que le premier a transmigré dans le second ?
– Non, Vénérable !
– De même la renaissance peut s’effectuer sans transmigration. »
Milinda Pañha

En fait, au sens ultime :

« Il n’existe aucun auteur pour les actes commis ni quelqu’un qui reçoit les sensations venant des résultats. Seuls s’écoulent les facteurs constituants. Sur ce sujet, cela est la vue correcte. »
Visuddhimagga

– Vénérable, qu’est-ce qui doit renaître ?
– Seule une combinaison psychophysique renaît, ô Roi.
– Mais de quelle façon, Vénérable ? Est-ce la même combinaison que celle qui existe actuellement ?
– Non, ô Roi. Mais la combinaison psychophysique présente produit des activités volitionnelles fastes et néfastes, et c’est par l’intermédiaire de ce kamma qu’une nouvelle combinaison psychophysique sera suscitée. »
Milinda Pañha

Toutes questions sur la renaissance et ses modalités sont fortement découragées dans le bouddhisme ancien. Les réponses que l’on peut construire, à défaut d’être issues de la vision directe, non obstruée, engendrée par l’Éveil, constituent des obstacles sur la Voie de la libération de l’insatisfaction et du mal-aise :

« L’être non éveillé, non instruit, s’interroge ainsi d’une façon impropre : » Ai-je existé dans le passé ?, N’ai-je pas existé dans le passé ? Qu’ai-je été dans le passé ? Serai-je dans le futur ? Ne serai-je pas dans le futur ? Que serai-je dans le futur ? Comment serai-je dans le futur ? »
Sabbāsava Sutta

Plutôt que de spéculer sur les modalités de la renaissance, le bouddhisme invite avant tout à comprendre les causes de cette renaissance :

C’est cette soif qui produit la ré-existence et le redevenir, qui, liés à une avidité passionnée, trouve une nouvelle jouissance tantôt ici tantôt là, c’est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir et la soif de non-existence. »
Saṁyutta Nikāya

Un pratiquant bouddhiste sincère ne cherche pas vraiment à savoir ce qui se passe après la mort et ne spécule pas sur les différentes hypothèses fournies par les traditions religieuses ou matérialistes en termes d’éternalisme ou d’annihilationisme ; il est plutôt invité à examiner la question « Y-a-t-il une vie avant la mort ? » et à vivre dans la culture de la vigilance et des actions conduisant à l’harmonie intérieure et extérieure.

Pour l’individu libéré, ce qui est ancien est achevé. Il n’y a plus de production renouvelée. Sa pensée est détachée vis-à-vis des existences nouvelles. De tels sages qui ont ainsi détruit les germes de l’existence future, dépourvus de désirs de redevenir, s’éteignent comme une lampe s’éteint. »
Sutta Nipāta

La recherche scientifique

Parallèlement à une attitude dogmatique et une foi aveugle en la « réincarnation », exemplifiées par des déclarations du style : « (…) la réincarnation est une vérité expérimentale. Depuis le début des temps, des milliers d’hommes ont trouvé le souvenir de leurs vies antérieures. Si vous vous souvenez de vos vies passées, vous n’avez pas besoin de démonstration. » (Dr Schnetzler), il existe une volonté de « prouver scientifiquement » la réalité des « vies passées » (ainsi que d’autres aspects de la doctrine bouddhique). Cette volonté constitue l’une des caractéristiques de ce « néo-bouddhisme » récemment apparu dans les pays occidentaux, à tel point que l’on arrive à une autre attitude – fort semblable à la précédente – clamant de façon ostentatoire :
« La réincarnation est maintenant un phénomène scientifiquement acceptable. » (Scientific acceptibility of Rebirth, Dr Granville Dharmawardena, Sri Lankan Association for the Advancement of Science, 1996)

Afin de répondre à ces attitudes, typiques des vues extrêmes stigmatisées par le Bouddha, on peut donner les deux arguments suivants. Si l’on s’en tient au contexte bouddhique, seuls les êtres libérés (arahantā) et les bouddhas sont en mesure de « voir » leurs « existences antérieures », cette faculté faisant partie des « pouvoirs » issus de l’émancipation par la connaissance transcendante. Il est important de noter que cette connaissance est encore mondaine et ne constitue pas à elle seule l’Éveil, qui nécessite d’autres conditions. D’autre part les études les plus sérieuses conduites au Sri Lanka, aux États-Unis et en Angleterre (par Francis Story, le Dr Stevenson et ses élèves, entre autres) fournissent d’autres hypothèses pour tenter d’expliquer ces allégations de « vies antérieures » (Voir par exemple : Rebirth as Doctrine and Experience. Essays and Cases Studies, Francis Story, Buddhist Publication Society, 1975).

copyright M. H. Dufour, Les éditions des Trois Monts